La datcha hantée

21-05-12

Agenda-simplex

Agenda-simplex page 3 : Calendrier des jours agréables de 1918. Page 5 : manque d’eau éloignement odeur morcellement poste du pont de Jaulzy voitures de cartouches exercices d’occupation cantonnements quels hommes laisser brodequins ou souliers de repos dimensions du polygone infirmier difficultés de réunir ma Cie canon de 37 précision mobilité portée de 200 m tir en plein champ élèves caporaux Louis Sylvain René Camille Paul Aristide. Eugène R. caporal 17 août 14 évacué 6 nov 14 pour œdème variqueux puis typhoïde revenu 7 mai 15.

De loin Gobleaux reconnut le petit camion tout terrain carrossé de vert anglais et craignit l’algarade : « aller, c’est entendu, un historien local, un simple amateur mais quand même très calé, tu sais, et partout bien reçu, le genre de type qui promène le  savoir des autres à travers le département et même plus loin, avec toujours dans son coffre une vraie bibliothèque de campagne », et c’était effectivement ça, avant même un salut il avait soulevé le hayon pour attraper un de ces bouquins remplis de noms illustres, honteux, de chiffres, de sang, de cartes (lignes du front traits pleins pointillés bleus rouges symboles multiples régiments dates commandements), du papier couvert de précisions, d’Histoire, de témoins, d’intentions louables, de récits objectifs... c’était entendu et pourtant j’ai aboyé : « vous venez pour la levée du corps ? Vous êtes en avance sur le service des sépultures militaires ils ne viendront que demain ma parole c’est à croire que vous écoutez aux portes et puis voyez-vous ce sont surtout les démineurs que j’attends avec impatience regardez en contrebas dans l’herbe penchez-vous un peu là-bas vous voyez ces obus qui affleurent on a failli en cueillir un hier au soir le godet de la pelle s’est arrêté à moins une alors... », et lui : « bien bien, mais je peux néanmoins vous aider pour votre rapport, en considérant les faits je pense tout de suite à la Bataille du M., et me permettrez-vous tout de même de prendre une photo de la... comment vous dîtes... de la structure et peut-être aussi des... vous comprenez c’est toujours très utile pour la documentation... » ; il a ôté sa veste de tweed, l’a pliée manche contre manche, la doublure soudain visible, soyeuse et pâle (d’une nuance laiteuse comparable à celle du pelage ventral de certains petits mammifères forestiers), l’a rangée avec soin sur le siège du passager puis, sur un bout de carton qu’il avait, il a disposé les éclats d’obus, la boucle de ceinturon, le morceau de cuir d’un noir cendreux, alors sa mise en scène m’a fâché et je lui ai fait remarquer qu’à sa nature morte il allait manquer l’élément principal, qu’il lui fallait reprendre la photo en n’omettant pas cette fois d’y faire figurer le morceau de fémur, le memento mori, enfin somme toute l’objet de sa pieuse et prompte visite matinale, et qu’il lui faudrait aussi noter, dans le compte-rendu éclairé qu’il n’allait pas manquer de rédiger, la position exacte de la grenade à main qu’on pouvait voir, encore à demi enterrée comme un œuf au nid, même pas explosée, Dieu sait pourquoi, restée intacte après tout ce temps, ce fruit de métal rougeâtre prolongé d’une poignée de bois (qu’on eût dit conçue à l’imitation d’un manche de pelle à charbon), une de ces munitions défectueuses fabriquées à la fin de la guerre par l’un ou l’autre de ces pays exsangues, et il a marmonné doucement « mais non voyons, l’os je ne vais pas le photographier, ne serait-ce que par respect... », ensuite, un peu pincé ou bien par politesse, il a voulu argumenter encore et s’est remis à feuilleter l’une de ses bibles pour y chercher sans doute le bon plan la bonne page le bon jour le bon commandement, nous montrer des images nous raconter nous convaincre, il en était presque sûr, à cet endroit-là... encore une petite hésitation mais il nous confirmerait par la suite et très rapidement c’était promis est-ce que j’avais une carte de visite... et moi : « mais comment donc cher ami voilà mes coordonnées téléphonez-moi à n’importe quelle heure du jour et de la nuit j’attendrai... au-delà de mes compétences... bien sûr en hommage aux soldats avant tout c’est pour eux en souvenir oh maintenant ça suffit ».

Alfonsine

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17-05-12

Rue Berthier du Palier

- Tu sais ma passion des coquilles et des perles. Avec un peu de soin et d’attention, la pêche en est facile et c'est une manie bien vite attrapée mais dont on aurait grand tort de négliger les risques. Ainsi, la semaine passée, une rencontre fut assez singulière pour me conduire jusqu’aux limites de la démence. Sur les lambeaux d’un antique catalogue des Curiosités de la Nature, je découvris le pic-cierge. Hélas, si les souris avaient épargné le mot, elles en avaient entièrement dévoré l'image. Aussi devins-je impatient de contempler de visu un sujet de cette espèce dont le nom ne laissait pas de m'étonner. Mes premières recherches furent vaines. Enfin, à trois jours de là, j’en vis un. Oui, je le vis comme je te vois, à Notre-Dame, tout au fond d’une sombre chapelle latérale. Figure-toi un volatile au plumage d’un gris cendreux et dont la taille ne dépassait pas le tiers d’une main d’enfant. Les griffes de ses pattes grêles enserraient un grand cierge à demi consumé. À petits coups vifs et réguliers, Il plantait son bec d’une curieuse nuance cuivrée dans la cire jaune et poussiéreuse. À l’oreille, son ouvrage était imperceptible. Je restai longtemps immobile devant cette vision inouïe, merveilleuse, terrifiante, et c'est à peine si j'entendis les pas de la vieille femme maigre qui vint me chuchoter : il est beau, n’est-ce pas ? Vous avez de la chance, parce qu’il ne se laisse pas voir souvent. C'est que, le croirez-vous, il se nourrit des prières des gens.

- Ça t'apprendra à dîner en ville. Qui se goinfre le soir convoque les cauchemars.

(à suivre)

a

 

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11-05-12

Rue Berthier du Palier

- C'est amusant de pasticher, ne trouves-tu pas ?

- Oui, mais fais tout de même attention.  Certaines auteurs le prennent mal. Si tu souhaites éviter les ennuis, jette un œil sur une photographie de ta cible. Il en est d'aimables, d'autres moins. Cela ne veut rien dire. Un sourire franc sera de bonne augure, mais en revanche une mine hilare pourra t'égarer. Tu en verras même qui ont l'air furieux, à croire qu'on les a saisis au sortir d'une violente algarade avec leur éditeur. Mais vois-tu, il te faudra craindre avant tout certains regards profonds et tourmentés par l'angoisse créatrice. Ceux-là, mon vieux, surtout s'ils n'ont pas dépassé la quarantaine et que leur œuvre est encore en enfance, ceux-là, mon ami, ne riront jamais que des autres.

- Tiens tiens !

(à suivre)

Capture d’écran 2012-05-11 à 18

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07-05-12

Rue Berthier du palier

- Quoi qu’il en soit, l’espace réservé aux défunts à l’intérieur de cet enclos-monument paraît avoir été, de manière préconçue, restreint à un très petit groupe. Quant à la fosse B, qui a été préparée mais jamais utilisée, elle semble en rapport avec les pillages anciens des deux sépultures les plus riches. Tout se passe comme si l’abandon du « domaine » avait été suivi de peu par l’arrêt définitif des cultes funéraires. La famille s’est-elle éteinte prématurément, laissant la place aux pilleurs, ou bien un événement d’un autre ordre, par exemple un conflit d’ordre foncier, s’est-il produit ? Je vais finir comme ça, ça te va ?

- Tu fais comme tu l'entends. Pour ma part je n'en sais rien. C'est de la micro-histoire.

- Tu as raison. Place au Présent.

- Tu l'as dit !

(à suivre)

a

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05-05-12

Sagum

Capture d’écran 2012-05-05 à 09

Là où quelqu’un n’a plus d’yeux
quelqu’un pleure

là où la chair ne ressent rien
reste la douleur

là où l’espace est sans limites
un coeur s’étouffe

est-ce tout, faut-il
qu’on imagine dans l’obscur ce qui transcende

l’obscur, c’est moi
cette chose dont on dit qu’elle est une ombre

J'ai peur
de ne mourir jamais.

Claude Esteban, Morceaux de ciel, presque rien, Paris, Gallimard 2001

a

Pourquoi penser

Que chaque année qui passe est un soldat perdu ?

De la naissance à la mort s’étend un empire

Pour certains, petit

Pour d’autres, immense

Tous les soirs le limes

Est plus loin.

Alfonsine

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29-04-12

Rue Berthier du Palier

- Sais-tu ? Trop de vivants me tombent des mains.

- Et quand ils ne le seront plus, à quoi bon le leur dire ?

- Il y en a tout de même un dont je suis bien content. Et je ne suis pas le seul. Écoute un peu :

C’est un beau privilège que de pouvoir lire, imprimer et même garder tout près de notre cœur - c’est-à-dire sur la table de chevet, dans notre sac, sous le pot à crayons, entre nos boîtes à musique préférées ou bien encore avec l’obséquieux  sécateur toujours au garde-à-vous sous le banc de l’entrée, enfin partout où la main n’a jamais besoin d’yeux pour se saisir de l’essentiel de la vie – oui, garder tout près de notre cœur cet inestimable petit trésor de joie, de mâle tendresse, d’érudition, d’enfance et de pirouettes sautant par-dessus les siècles, qu’est le discours de réception de François Weyergans à l’Académie française (1). C’est bien simple, à le lire, chacun voudrait être lui tout en restant soi. C’est bien le plus grand signe d’amour que l’on puisse ressentir, il nous semble. Et qu'y a-t-il, pour lui, de plus important ? Souvenons-nous des dernières lignes de Franz et François : Dans un demi-sommeil, j’ai pensé : Il n’y a que l’amour qui compte vraiment, peu importe comment il se manifeste. Jamais aucune phrase ne fut plus indispensable aux nouveaux-nés comme aux agonisants, jamais aucun viatique ne fut à la fois plus précieux et plus léger à porter sur les chemins des âges intermédiaires. Oh, évidemment, je ne connais personne qui ait besoin d’être convaincu de la valeur des textes de François Weyergans, même si certains, à l’autre bout de l’océan, ignorent peut-être jusqu’à son nom, car le monde est si vaste qu’il est impensable d’y croiser tous ses contemporains. C’est d’ailleurs dommage, pour eux comme pour nous, encore que croiser soit souvent peu de chose, à peine une poussière d’empathie qui trouble un instant la vue comme le ferait un mirage. Non, il faut pousser plus fort la porte, ce qui signifie évidemment lire longuement plutôt que « voir en vrai » un auteur qui, s’il est homme de qualité, fait rarement montre de l’exubérance charmeuse d’un animal de cirque.

Enfant, Weyergans s’entraînait déjà à l’éprouvant exercice de l’éloge, ce qui démontre que les passions bizarres et les fantaisies précoces peuvent donner plus tard de très beaux fruits. Et le voilà élu au fauteuil de Maurice Rheims, à prononcer un discours qu’on voudrait apprendre et se réciter, tantôt pour s’exalter, tantôt pour se consoler. On n’est jamais seul. Il y a les souvenirs, les objets, dit-il. Nous nous entourons d’objets, moins par goût, quoi qu’on en dise, que par superstition, par un vieux reste indomptable de fétichisme, par un besoin de se rassurer. Je ne sais pas Weyergans très collectionneur et d’ailleurs il ne s’attarde guère sur le motif. Les objets, les artefacts comme on dit savamment, sont d’irremplaçables matériaux sur lesquels reposent, s’affalent, se prélassent d’innombrables concepts. Pourtant, hélas, un objet qui parle est à coup sûr dans les mains d’un habile ventriloque. Mais il y a tout le reste. Alors négligeons les lampes à huile, les en-tout-cas de maroquin crispé, les écritoires de voyage des maréchaux d’Empire, les commodes sauteuses, les trumeaux à bergeries, les vases étrusques, et emparons-nous plutôt de Macaire Le Copte, Berlin mercredi, La démence du boxeur, Le Pitre, et de tous les autres !

 (1) http://www.academie-francaise.fr/immortels/discours_reception/weyergans.html

- Tu triches ! Il est immortel !

- Je te l'accorde, mais il s'agit d'un immortel très vif.

(à suivre)

Capture d’écran 2012-04-29 à 15










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26-04-12

Rue Berthier du Palier

- C'est le Temps.

- Il est charmant.

(à suivre)

Capture d’écran 2012-04-26 à 22

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19-04-12

Travail de bagnard

Le prisme omniprésent du « choc des civilisations » n’est en effet pas la seule caractéristique de l’époque qui pousse à un retour frileux aux identités sexuées traditionnelles. L’absence de perspectives de tous ordres, la dureté des relations sociales provoquent un repli des femmes sur les domaines qui leur ont toujours été réservés et qui, jugés étouffants il n’y a pas si longtemps, leur apparaissent désormais comme des abris préservés, intimes, rassurants, parés de tous les attraits. L’espace et les valeurs domestiques (vocation maternelle, cuisine, pâtisserie, couture, tricot) font l’objet d’un réinvestissement massif, de même que les compétences esthétiques : mode, beauté, maquillage, décoration… Non, ce n’est pas ringard – du moins pas si vous en faites un blog. Ainsi se remet en place cet ordre tracé au cordeau que la contestation des années 1970 avait ébranlé : aux hommes l’abstraction, la pensée, le regard, les affaires publiques, le monde extérieur ; aux femmes le corps, la parure, l’incarnation, le rôle d’objets de regards et de fantasmes, l’espace privé, l’intimité.

Mona Chollet, Beauté fatale. Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, 2012).


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17-04-12

Rue Berthier du Palier

- Tu es désolant. Laisse-moi te dire que ce salon est fort mal tenu et te rappeler à l'occasion que son hôte, tel le vampire de Düsseldorf, fit récemment de ton œuvre un carpaccio peu ragoûtant. Voilà pourtant où tu gaspilles ton temps !

- Que veux-tu, entre deux moments de studieuse application, il n'est pas mauvais de se distraire. Cependant tu as raison et je n'irai plus. J'en suis déjà las. Il s'y tient des conférences où la vulgarité le dispute à la cuistrerie, et c'est une volière dont j'ai eu souvent envie d'ouvrir la porte. Certains chats de ma connaissance se régaleraient sans peine de ces oiseaux-là dont le ventre touche terre. Ma parole, on dirait bien qu'un génie mauvais leur a rogné les ailes. Quand aux poules d'eau de cette ménagerie, elles sont, selon les jours et la lune, effrayantes ou pitoyables.

- Eh ! tu as un sacré bec !

(à suivre)

Capture d’écran 2012-04-17 à 22

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11-04-12

Rue Berthier du Palier

- Regarde !

- Regarde de tous tes yeux, regarde !

Capture d’écran 2012-04-11 à 22

http://jbennequin.canalblog.com/

(à suivre)


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